Je lis de temps en temps le blog de Bernard Salanié, et bien m'en a pris parce j'ai eu besoin de résilier ma ligne France Télécom depuis la Suisse, suite à notre déménagement. Le rapport ? C'est ce billet sur France Télécom, et plus précisément l'un des commentaires des lecteurs qui non seulement dévoile le numéro de téléphone direct de la hotline de notre opérateur historique, mais indique même un outil qui permet de les connaître tous !
Parce qu'évidemment, toutes les grandes boîtes françaises ont un service d'assistance téléphonique de nos jours, souvent sur un numéro surtaxé... Voici comment cela se passe (procédure expérimentée personnellement de l'autre côté du rideau de velours dans un grand groupe allemand que je ne nommerai pas) :
- 1. engager un consultant (cher !)
- 2. recenser les différentes procédures qui pourront être traitées par téléphone, avec les questions à poser à l'utilisateur pour s'assurer de son identité, lui réclamer un numéro de contrat, l'adresse de facturation, etc.
- 3. fabriquer un système d'information, c'est-à-dire le ou les programme(s) informatique(s) que les hotliners auront sous les yeux pour saisir les réponses auxdites questions (très cher !)
- 4. organiser les procédures sous la forme d'un arbre à thèmes (par exemple : I = ajout ou suppression de services, II = changement de coordonnées bancaires ou postales, III = dépannage, I.1.B = ouverture d'accès Internet etc).
- 5. «mettre en musique» l'arbre à thèmes, c'est-à-dire programmer la suave voix du serveur téléphonique pour qu'elle sussure : «si vous voulez accéder au bouquet de services de votre compte, tapez 1»... (Cher !)
- 6. fabriquer un document de formation à partir de l'arbre à thèmes, à l'attention des futurs hotliners.
À ce point, la petite aventure a déjà coûté fort cher, en particulier pour toutes les étapes qui font intervenir un système informatisé (hé oui, faut bien qu'on vive nous autres !)... Soyez toutefois assurés que les Pouvoirs d'en Haut nauraient pas commandité cette coûteuse révolution de palais s'ils n'escomptaient pas un retour sur investissement dans les phases qui suivent :
- 7. engager une armée de prolos dans un pays francophone en voie de développement, et les payer une misère pour 10 heures de travail par jour 6 jours sur 7 avec 20 minutes de pause-déjeûner (ou mieux encore, passer par un sous-traitant, qui comme son nom l'indique aux esprits facétieux est spécialisé dans ce genre de traite). Leur donner une «formation générale», c'est-à-dire un faux prénom qui sonne français (ultime aliénation...), des cours de langue (pour l'accent) et de self-control (pour les clients furieux, cf. infra), un poste de travail (casque avec micro, ordinateur, chaise, bureau), et voilà vos hotliners !
- 8. Leur donner une formation spécifique, c'est-à-dire leur apprendre le maniement du système d'information, et l'arbre à thèmes (par cœur).
- 9. Lancer le service auprès d'un panel réduit de consommateurs (par exemple les clients professionnels) pour essuyer les plâtres de ci, de là.
Le lecteur aura deviné que la situation, à ce stade, est déjà catastrophique. Même en supposant que les programmeurs chargés du système d'information aient réussi à livrer quelque chose d'utilisable (cas rare), il ne communiquera certainement pas avec le serveur téléphonique à la voix sexy, parce que les deux appareils sont le plus souvent confiés à deux prestataires distincts; c'est pour cette raison que l'opérateur vous redemandera votre numéro de contrat que vous venez pourtant de taper sur le clavier du téléphone. Ensuite, vous croyez avoir affaire à un interlocuteur professionnel ayant le titre de commercial ou de technicien, mais en pratique l'aide qu'il peut vous apporter est sévèrement limitée par ce que l'ordinateur en face de lui autorise (ou plus souvent, n'autorise pas). L'être humain au bout du fil est donc réduit à une simple interface conviviale entre vous et un ordinateur; plus grave, l'opérateur est probablement lost in translation à cause du décalage culturel, et ne comprend que vaguement vos problèmes et ce que vous attendez de lui ! La moutarde risque donc de vous monter très vite au nez, mais par pitié pensez au calvaire que vit ce pauvre pion d'une machination imbécile et mondialisante qui le dépasse avant de déverser votre frustration dans le combiné...
Mais attends attends, c'est pas fini, comme ils disent ! Le mécontentement des clients va grandissant, mais avec tout l'argent dépensé on ne peut pas faire machine arrière, tant pis on passe en production et on améliorera par la suite :
- 10. affecter un numéro surtaxé à la hotline pour gagner trois francs six sous, et tâcher de faire disparaître toute trace de l'ancien numéro «vert» ou «prix d'un appel local».
- 11. faire faire un site Web par un troisième prestataire, mais comme il n'y a plus d'argent celui-ci n'offrira pas le quart du dixième des fonctionnalités du système d'information réservé à la hotline (bien entendu, les deux auraient pu avantagement être construits ensemble si le maître d'œuvre avait eu un minimum de jugeote; on obtiendrait ainsi un système, dit de self-care, avec lequel le client peut à tout le moins se débrouiller tout seul et gratuitement).
Voilà où en est France Télécom aujourd'hui, et de nombreuses autres grosses entreprises françaises prêtes à sacrifier la satisfaction de leurs clients pour un profit à court terme des plus hasardeux... Encore une saillie d'anti-françaisisme facile sur le Blog-o-Dom ? Que nenni : en Suisse, il m'a suffi de 10 minutes pour ouvrir un compte chez un fournisseur d'accès Internet, par téléphone bien sûr. La personne que j'ai eue au bout du fil était suffisamment technicienne pour m'orienter dans le choix de la formule adaptée, parlait ma langue (c'est plus compliqué en Suisse qu'en France figurez-vous), et m'a même fait conclure le contrat par oral (cette partie de la conversation était enregistrée, et je devais répondre «oui» pour indiquer mon accord – Notons que la nouvelle loi sur la signature électronique permettrait une telle formalité en France à la fois dans sa lettre et dans son esprit, il suffirait ici encore d'un peu de jugeote...)
Enfin voilà, les français de la métropole sont pour l'instant victimes de ce jeu de dupes de la hotline, bien que les associations de consommateurs fassent pression pour faire cesser cet état de fait. La réponse des industriels ? Elle ne se fait pas attendre, et j'ajoute qu'elle ne me surprend même pas : ils menacent de coller un procès aux sites qui inventorient les numéros non surtaxés. Pauvre France...
