Ce matin, Laurent Lafforgue, notre dernier lauréat de la médaille Fields, est passé à l'émission «Grand Témoin» sur Radio Notre dame ce matin. Cette émission, que j'ai déjà eu l'occasion de présenter, consiste à inviter un personnage connu ou moins connu à commenter l'actualité.

Laurent Lafforgue, qui fut mon caïman à l'agrégation de maths, ne s'est pas égaré dans un ego trip stérile ni sur des divagations de café du commerce sur l'avenir du monde. Il n'a parlé, et très modestement, que de choses simples : la nécessité de l'effort dans l'apprentissage (des mathématiques ou autres), la valeur du savoir en soi et comme compagnon de la foi, son désaccord profond avec l'attitude démagogique et Diafoirusienne de la hiérarchie de l'Éducation Nationale. Musique ô combien suave à mes oreilles, moi qui suis le fils d'un professeur agrégé de mathématiques qui a fait le même et amer constat depuis 20 ans; moi qui suis également ancien élève de l'ENS, et qui ne dois mon ascension sociale qu'à l'école de la République. Laurent Lafforgue est, outre un mathématicien de classe mondiale comme l'atteste son palmarès international, un pédagogue de premier ordre : son discours d'accueil au Collège de France est un modèle du genre, qui explique l'alpha et l'oméga de la discipline mathématique dans un langage accessible à tous.

Hélas, nous vivons à l'heure du féodalisme intellectuel. Si Laurent Lafforgue était l'invité d'honneur de Radio Notre Dame, c'est en raison d'un bref passage par oh-non-encore-une-autre instance bureaucratique ubuesque connue sous le nom de Haut Conseil de l'Éducation, dont il a récemment claqué la porte. Certes il l'a fait avec panache et intégrité, et non sans avoir étayé sa position avec une impressionnante bibliographie qui résume la situation catastrophique de mon alma mater (si vous ne me croyez pas moi, ni lui, lisez au moins les livres référencés !) avec une éloquence que je ne saurais atteindre dans mon propre blog. Certes, il a fait ce qu'il avait de mieux à faire. Seulement, maintenant que Laurent Lafforgue et ses semblables sont partis, le bon sens et le courage de la réforme vont comme d'habitude et sauf miracle laisser la place aux postures politiques imbéciles, à l'attentisme et à la gabegie.

Medames, Messieurs les professeurs, hommes et femmes de bonne volonté, ce n'est donc encore pas aujourd'hui que Zorro va arriver pour sauver le mammouth. Courage dans votre combat, vous qui faites votre métier en conscience, envers et contre les média, les politiques, vos supérieurs, les parents d'élèves, les flics, et même certains de vos collègues — simplement pour que les enfants s'en sortent. Comme le dit la chanson, vous êtes de ceux qui changent la vie. Et vous êtes aujourd'hui le dernier pillier de la république qui tienne encore à peu près debout.