M. Sarkozy,

C'est en tant qu'un de vos probables futurs électeurs, auteur de plusieurs livres ayant l'Internet pour thème, citoyen de l'ère numérique et soucieux des intérêts de la France tant dans ses industries que dans sa démocratie, que je vous écris pour vous demander instamment de faire tout ce qui est en votre pouvoir pour que la loi dite DADVSI, dont le vote solennel a lieu vendredi 30 juin, ne soit *pas* adoptée.

Comme vous le savez sans doute (ou comme vous pouvez le découvrir sur http://www.eucd.info/), ce projet de loi qui vise la transposition de la directive européenne 2001/29/CE est hautement controversée tant quant au fond (directive d'ores et déjà en voie de révision au niveau européen, motivations économiques infondées, projet de pénalisation du comportement de dix millions d'Internautes français) qu'en sa forme (pressions parlementaires de toutes sortes depuis des votes prévus le 25 décembre jusqu'à la corruption larvée par distribution de droits de téléchargement de musiques à l'Assemblée Nationale, volonté délibérée du gouvernement d'ignorer la pétition du site eucd.info qui a recueilli plus de 160 000 signatures). Une opposition grandissante à l'adoption de ce texte en l'état, rassemblant chercheurs, bibliothécaires, professionnels de l'Internet, associations de consommateurs et simples citoyens se fait jour y compris au sein de votre majorité (http://www.bcarayon-ie.com/pages_actualites/dadvsi.html). Pourtant, les rumeurs soutiennent que votre rôle dans ce dossier serait de soutenir en coulisses les amendements dits «Vivendi Universal», ainsi nommés pour une raison que vous pouvez imaginer; je ne veux pas croire à une telle bassesse de votre part, mais soyez assuré que si cela s'avère, l'Internet en conservera indéfiniment la preuve (cf. par exemple http://david.monniaux.free.fr/dotclear/index.php/ 2006/06/23/24-lettre-ouverte-a-m-nicolas-sarkozy) et que la génération numérique ne vous le pardonnera pas.

Je pèse ces mots, pour durs qu'ils soient, parce qu'au-delà des implications qu'a pour la démocratie européenne cette façon de court-circuiter les parlements nationaux, l'enjeu de la loi DADVSI est historique : les considérations politiciennes sont votre métier, mais laissez-moi vous parler du mien qui est celui d'informaticien et professionnel de l'Internet. Ce dernier constitue une révolution technologique d'une ampleur comparable à l'imprimerie en son temps, capable d'ouvrir à l'humanité l'accès toujours plus facile à la culture et au savoir; et réciproquement d'offrir à chacun un moyen sans cesse plus simple et moins coûteux de diffuser ses propres oeuvres et idées, ou de s'associer pour ce faire avec d'autres personnes qu'il ou elle n'aurait jamais pu rencontrer sans ce truchement. Ce formidable espace de libertés n'est rendu possible que parce qu'à l'inverse de ce qui se passe pour un livre ou un film en bobine, l'oeuvre de l'esprit une fois introduite dans l'ordinateur devient infiniment malléable, transportable - et aussi, et par ce fait même, reproductible à coût nul : en tant que professionnel de l'informatique, je puis vous affirmer que l'architecture d'un ordinateur performant exige que les copies (parfaites !) soient les plus rapides et les plus faciles possibles. Il n'existe donc pas, comme certain magnat de l'industrie du disque a tenté de vous le faire dire (http://archquo.nouvelobs.com/cgi/articles? ad=multimedia/20060308.OBS9788.html), de chose comme un «logiciel gros contrefacteur» : une contrefaçon est l'acte d'une personne, justement réprimé par le droit pénal actuel; en revanche, le logiciel ou l'ordinateur ne sont que des outils, comme une automobile ou un couteau de cuisine, et ils sont et doivent rester neutres du point de vue du droit.

Comme l'imprimerie en son temps, l'Internet a vocation a dépasser de nombreuses structures de pouvoir parmi les mieux établies, au nombre desquels les circuits de distribution de la culture tel que nous les connaissons aujourd'hui. J'emploie le mot de «dépasser» plutôt que celui de «renverser», historiquement plus correct pour l'imprimerie comme le montre par exemple l'avènement du protestantisme, parce que je conserve l'espoir que grâce notamment à votre action les deux richesses de l'humanité que sont l'Internet et le droit d'auteur puissent continuer à coexister. Mais soyez assuré que si conflit il doit y avoir, le sens de l'Histoire est dans la direction de l'Internet, qui est infiniment plus précieux à l'humanité que la musique et le cinéma réunis pour toutes sortes de raisons industrielles, scientifiques, de libertés publiques, de sécurité nationale, etc. Le mieux que le lobby des majors puisse obtenir en poursuivant leur politique actuelle est un Moyen Âge technologique d'une durée de 25 ans, le temps que l'ensemble de la classe politique et judiciaire actuelle soit remplacée par une nouvelle génération qui aura grandi avec un balladeur MP3 en poche. Et l'Histoire laissera peu de place en ses pages à ceux qui se seront opposés à cette lame de fond, de même qu'on a pour ainsi dire oublié les larmes de crocodile de tels ou tels marchands de culture au moment de l'apparition de la boîte à musique, du piano mécanique ou du magnétoscope.

Le droit d'auteur ne peut donc continuer à exister que s'il est légitime, et cette légitimité passe par le respect de la copie privée, du droit à l'interopérabilité et de la reconnaissance des droits des circuits décentralisés de distribution de la culture au nombre desquels le logiciel libre. Enfin, et surtout, le droit d'auteur perd toute légitimité dès lors que ses défenseurs autoproclamés se mettent en tête de réformer la façon dont les ordinateurs et l'Internet sont construits, au mépris des conséquences pour le reste de l'activité humaine. Pour trouver un consensus respectant ces données, chose que l'Assemblée Nationale avait réussi à faire tant bien que mal en première lecture du projet de loi DADVSI, une concertation démocratique digne de ce nom est indispensable. J'ai confiance en le fait qu'un homme comme vous, M. Sarkozy, saura lire les enjeux réels de ce débat et agir avec l'efficacité et la promptitude qui vous sont coutumières.