Le complot, c'est qu'il n'y a pas de complot...
Par Dominique Quatravaux le mercredi 27 septembre 2006, 17:32 - Hérésiarque amateur - Lien permanent
I mean, nobody wants to see the big picture. Life's too complicated.
Worth, dans Cube (le film)
Comment l'Occident peut-il préparer par erreur une guerre contre l'islam ? À cause d'une boucle de rétroaction malencontreuse. Et qui va pouvoir nous sauver ? Le Christ bien sûr !
Il y a toutes sortes de boucles de rétroaction tout autour de nous, et les comprendre est un moyen aussi puissant que facile pour appréhender le fonctionnement de sujets complexes qui vont de l'économie à la sûreté d'une centrale nucléaire. Une boucle de rétroaction, c'est simplement un phénomène qui en cause un autre, qui en cause un troisième, etc. lequel a in fine des conséquences sur le premier.
Quand la conséquence ultime a un effet contraire à la cause initiale, cela s'appelle une rétroaction négative et contrairement à ce que son nom indique c'est une bonne chose. Par exemple, lorsque notre estomac est vide, un signal hormonal irrigue notre corps, provoquant une stimulation des glandes salivaires et autres modifications qui nous indiquent qu'il est l'heure de passer à table (ou de courir après notre nourriture si nous sommes des animaux). De ce fait, l'estomac se remplit et notre survie est assurée. Réciproquement, quand nous avons trop mangé, une autre hormone provoque la satiété, ce qui nous évite d'exploser façon Monty Python; c'est aussi une rétroaction négative (+ de choses dans l'estomac => - faim => - de nouvelles choses dans l'estomac).
Inversement, lorsque la conséquence ultime encourage la cause, c'est une rétroaction positive et c'est presque toujours une mauvaise chose. En matière de média, un exemple frappant nous a été fourni dans la crise des banlieues cet hiver où on titrait chaque jour sur le nombre de voitures incendiées la veille — ce qui bien évidemment encourageait les casseurs à tenter chaque soir de battre leurs propres records ! De même, plus on consomme des média de masse comme la télévision, plus notre champ culturel s'appauvrit (que ce soit en matière d'informations ou de divertissement), et moins on est capable d'apprécier un programme ou de désirer de l'information qui ne soit pas similaire à celle que nous connaissons déjà. Et les professionnels de l'audimat, désireux de satisfaire leur public, programment donc inéluctablement toujours plus de conneries ! C'est un cercle vicieux.
Comment s'en sortir ? En prenant conscience de la rétroaction, et en agissant pour la faire cesser ou l'inverser à l'endroit où c'est possible. C'est exactement le sens du commandement de Jésus (Mt 5, 39) : tendre l'autre joue, c'est faire cesser la spirale de la violence de la seule façon qui ait une chance de marcher.
Ce qui m'amène à penser que le propos du pape, loin d'être anodin, est une manoeuvre diplomatique risquée mais habile; et que Benoît XVI était parfaitement conscient des remous que sa citation allait causer une fois (et comment ne pas s'y attendre ?) qu'elle serait mise hors de son contexte. Considérons l'alternative : en ces temps où publier des caricatures de Mahomet peut coûter sa place à un directeur de journal, le risque est grand que la liberté d'expression (dont notre beau pays, soit dit en passant, ignore jusqu'à la définition) ne se transforme en une radicalisation des extrêmes à ce sujet — et ce, toujours par un mécanisme de rétroaction positive dont les médias font partie : plus il est dangereux pour un journal de publier des textes ou images critiques au sujet de l'islam, moins souvent se sera fait, et plus violente sera la réaction des intégristes à chaque occasion. Ne demeurerait alors à terme qu'ignorance et violence réciproques en matière de religion, ce qui est la prémisse des pires horreurs.
À mon sens (et comment Benoît XVI ne l'aurait-il pas compris ?) le monde ne pourra mettre un terme au fanatisme religieux qu'à condition que les musulmans modérés prennent parti contre les comportements excessifs en leurs rangs (et que les média ressassent trop volontiers) : application littérale et anachronique de la ch'aria, oppression de la femme et violence prosélyte sous toutes ses formes. Or il appert que le discours de Benoît XVI dans son ensemble traite de théologie comparée; il est construit «comme un clin d'oeil d'un théologien catholique, tout fier de sa trouvaille, à ses pairs musulmans» (citation de l'article de Libé), tandis que la citation provocatrice de l'empereur au sujet des «choses mauvaises et inhumaines» s'adresse directement à ceux qui n'hésitent pas à commettre le mal au nom de Dieu — lesquels, comme le démontre l'actualité, s'empressent d'ailleurs de donner substance à cette accusation !
La démarche du pape est donc dangereuse au point d'avoir déjà coûté des vies, elle l'est peut-être même pour nous autres européens. Mais elle n'est pas sans rappeler le courage de Saint François qui, arrivé devant le Sultan en plein milieu d'une période de guerre ouverte, commence par risquer sa vie tout de go en tentant de le convertir ! Ce n'est qu'en osant un acte apparemment insensé, comme le Christ montant sur la Croix, que l'Esprit nous fait sortir des cercles vicieux du monde, qui ne sont qu'apparents. Le pouvoir de faire ce choix est en chacun de nous : ne nous laissons pas abrutir par les théories du complot, ne nous laissons pas supprimer nos choix en recherchant l'excuse de «c'est la faute des autres». Et n'ayons pas peur de mourir de cette liberté. Car comme le dit Frodon, accomplir son destin c'est d'abord ne pas le fuir. Mais en revanche, jeter son fardeau sur le bord de la route et se cacher au fond d'un trou, c'est faire le jeu de l'ennemi. Le vrai.