L'argent ne fait pas le bonheur, dit-on, «mais il y contribue». C'est-à-dire, pour être précis : mon argent contribue à mon bonheur. Mais comme on dit aussi, «le bonheur des uns fait le malheur des autres»... Et c'est vrai aussi pour l'argent. Comment cela est-il possible ? Pour le comprendre, un petit cours de micro-économie est indispensable. Aujourd'hui :

Qu'est-ce que la monnaie ?

L'argent, qu'il se présente sous forme de papier-monnaie, de pièces ou d'inscriptions en compte dans l'ordinateur d'une banque, est sans valeur en soi depuis la caducité des accords de Bretton-Woods ; il sert principalement, comme l'indique le terme de «monnaie d'échange», à échanger. Supposons que j'aille au marché, et que je veuille acheter du gigot d'agneau. Le boucher ne va pas me le lâcher gratis: si la monnaie n'existait pas, il faudrait que je le troque contre des œufs (par exemple si je suis fermier) ou la réparation de l'ordinateur du boucher, qui fonctionne sous WindowsTM (si comme dans mon cas, je suis informaticien). Ce ne serait guère pratique : les œufs c'est fragile, je risque de les casser en route, et puis c'est difficile de rendre la monnaie dessus (sauf peut-être sous la forme d'un fragment d'omelette, mais alors qui paye la cuisson ?). Quand on offre un service, c'est encore pire : l'ordinateur du boucher n'est pas forcément en panne le jour du marché et je risque donc de ne rien avoir en ma possession qui intéresse le boucher pour le troc. Et donc, pas de viande pour moi !

L'introduction d'une monnaie d'échange commune (historiquement, de l'or) permet de résoudre tous ces problèmes : la monnaie est de forte densité de valeur (donc facile à transporter), elle n'est pas périssable, et infiniment divisible. De plus, elle me permet de récupérer mon gigot tout de suite, et de revenir réparer l'ordinateur plus tard - Elle sert donc de réserve de valeur, puisqu'elle m'autorise à surseoir à l'exécution de mon obligation de réciprocité que j'ai contractée en prenant un gigot sur l'étal du boucher sans rien laisser de comestible ou d'utile à la place. Mieux, grâce à la monnaie je peux en fait ne jamais exécuter mon obligation réciproque pour le boucher ! Si, comme c'est probable, le boucher n'est pas le seul possesseur d'ordinateurs WindowsTM du monde, je peux récupérer de l'argent autrement qu'en réparant son ordinateur; et réciproquement, s'il existe d'autres réparateurs d'ordinateurs dans le monde, le boucher peut obtenir ce qu'il souhaite d'un autre prestataire que moi. Tout cela parce que l'argent est fongible, autrement dit, il n'a pas d'odeur : un euro du boucher, c'est la même chose pour moi qu'un euro de n'importe qui d'autre.

Monnaie et morale

Ce que sachant, il est facile de comprendre en quoi le concept de monnaie peut mener au pêché, comme le Christ l'a bien compris («Vous ne pouvez pas servir en même temps Dieu et l'Argent», Lc XVI, 13; ou encore, «Rendez à César ce qui est à César [une pièce de monnaie, en l'occurence], à Dieu ce qui est à Dieu» - Mt XXII, 21). D'abord, l'argent est une idole : on croit être riche parce qu'on a de l'argent, mais c'est un leurre car cela ne garantit ni le bonheur, ni même la vie sauve. « Pauvre fou que tu es ! Cette nuit-même, tu vas mourir. Et tout ce que tu as préparé pour toi, qui va en profiter ? » (parabole du riche et ses greniers, Lc XII-20). Sans même parler de morale, et du point de vue strictement pragmatique, l'argent n'est pas une richesse en soi, seulement la promesse d'une vraie richesse (par exemple, un gigot d'agneau ou un ordinateur qui fonctionne). Cette vérité, que nous autres bons pères de famille vivant dans une économie stable oublions (un peu trop) facilement, est essentielle à garder à l'esprit quand essaye de comprendre l'économie à l'échelle d'un État ou d'un continent.

Mais il y a plus grave. Le caractère fongible de la monnaie, on l'a vu, permet à l'acheteur de gigot de sortir de la logique «donnant-donnant» du troc. Cette propriété est évidemment un formidable atout pour une économie développée comme la nôtre, puisqu'elle permet notamment la division du travail — c'est-à-dire que je peux passer ma journée à ne faire rien d'autre que réparer des ordinateurs, et néanmoins gagner de quoi pouvoir acheter la multitude de biens et services dont j'ai besoin ou simplement envie. Mais sur le volet moral, catastrophe : le système de la monnaie m'habitue chaque jour à recevoir des biens et des services littéralement d'un tas de gens (le boucher, le chauffeur de bus, le marchand de sandwiches, la caissière, etc.) et à ne rien leur rendre d'autre qu'une chose que je possède en suffisance, de l'argent. La solidarité entre humains et citoyens, forcément, en prend un coup : en termes chrétiens, l'argent s'interpose entre moi et mon prochain, parce qu'il me permet (ô si commodément !) de passer par pertes et profits le besoin vital que nous avons tous les uns des autres. Je donne mon argent au clochard en bas de chez moi, au serveur du restaurant; par cet acte, ai-je vraiment fait pour autrui ce que j'aimerais qu'on fasse pour moi ?

Une fois qu'on a compris ce qu'est vraiment la monnaie, il n'est pas difficile de remédier à la myopie morale qu'elle entraîne : remercier sincèrement le serveur, passer un moment à discuter avec le clochard, c'est à la portée de n'importe qui. Mais l'acte d'épargner est autrement plus grave, parce qu'à l'heure actuelle il est très difficile de le faire sans causer du tort à autrui — mais ce sera le sujet pour un prochain article.