Gigot d'agneau, SICAV et structures de pêché (2/2) : l'épargne
Par Dominique Quatravaux le vendredi 17 novembre 2006, 10:39 - N'ayez pas peur ! - Lien permanent
Comme tout le monde, vous possédez sans doute des SICAV (peut-être même monétaires !), un plan d'assurance-vie, ou même un livret A. Sans le savoir, vous faites ainsi partie du Grand Méchant Capital.
L'épargne, c'est magique !
Ou : deux «tu l'auras» sont-ils plus rentables qu'un «tiens» (quand la bourse est à la hausse) ?
L'épargne figure pourtant à bon droit au nombre des préoccupations des bons pères de famille. Comme votre banquier (qui, de nos jours, n'est ni plus ni moins qu'un commercial) vous fera un plaisir de vous le seriner, il n'est jamais trop tôt pour épargner. Du point de vue de l'acheteur (c'est-à-dire vous), c'est très simple : on dépose une certaine somme d'argent sur un compte en banque, somme qui est augmente magiquement d'un certain pourcentage chaque année, disons 5%. Cette somme produit à son tour des intérêts l'année suivante, et la magie des intérêts composés fait le reste : +5% par an, ça fait +165% au bout de 20 ans, à vos calculettes ! Tout à fait ce qu'il faut pour mettre l'avenir dans sa poche, depuis l'éducation des enfants jusqu'à l'achat d'une maison ou d'une automobile. Quel père de famille serait assez irresponsable pour décliner une telle offre ? Tenez monsieur, signez ici, si vous souscrivez avant le 31 mars je vous fais une remise sur les frais (mentionnés en petites lettres au dos du contrat). Etc etc., ad nauseam.
Le bon père de famille, le stylo à quelques centimètres des pointillés, devrait prendre le temps de réfléchir en s'appuyant à défaut de mieux sur son bagage de sagesse populaire, qui affirme notamment que les banquiers ne sont pas des philanthropes, et que rien ne se gagne gratuitement en ce bas monde. Toute cette histoire d'épargne est éminemment suspecte : l'argent a beau, comme on la vu dans l'article précédent, n'être qu'une promesse de richesse et non pas une richesse en soi, le fait est qu'après avoir soldé le compte-épargne pour acheter son appartement on est devenu plus riche. Et puisqu'on a gagné des richesses grâce à cette opération d'épargne, il faut sans doute que d'autres en aient perdu... La question à se poser, qu'elle soit morale, motivée par une saine méfiance, ou simplement par la curiosité, est donc la suivante : d'où vient cette richesse ?
L'explication par l'investissement
Nos emplettes sont nos emplois, et nos économies font nos boucheries...
L'explication dite «des trente glorieuses», que les plus studieux des bons pères de famille ont apprise en cours d'histoire ou d'éducation civique, est basée sur les concepts d'investissement et de croissance. Outre les ménages, l'économie des pays riches comme la France est mûe principalement par les entreprises, et plus particulièrement les PME. Les entreprises qui ont du succès, quelle que soit leur taille, se caractérisent par un besoin pressant et constant : les dépenses d'investissement. Reprenons l'exemple de l'artisan boucher de l'article précédent. Au début de sa carrière, notre boucher a eu besoin d'un local convenablement équipé (meubles spécialisés, mâchine à hâcher la viande, chambre froide, etc.), ce qui coûte fort cher; et aussi de quelque argent pour aller acheter son premier stock de viande à Rungis. Il a pu avoir la chance d'hériter de la boucherie de son père, mais le cas est rare en pratique ; il est plus vraisemblable qu'il a dû s'endetter pour faire face à ses dépenses initiales très lourdes, et qu'il les rembourse petit à petit sur plusieurs décennies. Des dépenses de cet ordre, notre boucher en rencontrera toute sa vie — que ce soit pour agrandir sa boutique, embaucher un commis, ou acheter une camionnette.
Qui prête tout cet argent au boucher ? La banque. L'argent de qui ? Des épargnants, lesquels par l'entremise de la banque (qui se sucre au passage évidemment) récupèrent au bout de dix ans une somme plus importante que leur mise de départ, d'où le taux d'intérêt. Ainsi, en prêtant, l'épargnant fait (apparemment) œuvre citoyenne en aidant les entrepreneurs de son pays à réaliser leurs ambitions, et est récompensé du choix qu'il a fait de ne pas dépenser son argent tout de suite en futilités, ce qui semble moralement juste. Du point de vue macro-économique, le couplage épargne / investissement est l'un des maillons de ce que les économistes appellent un «cercle vertueux» : l'épargne d'aujourd'hui fournit les investissements pour les entreprises de demain, qui embaucheront plus d'employés, lesquels vont dépenser une partie de leur salaire (ce qui fait augmenter la consommation des ménages, et donc les recettes des entreprises) et épargner le reste, et la boucle est bouclée. Ce cercle vertueux s'appelle la croissance.
La vérité : stagflation et spéculation
Malheureusement, ce modèle économique, dont le poster child serait, disons, le Crédit Agricole entre 1894 et 1960, ne correspond aujourd'hui plus à la réalité. Le raisonnement «épargne = croissance» ci-dessus est naïf pour une foule de raisons :
- la croissance n'est probablement pas un modèle économique durable : il y a une limite supérieure au nombre de boucheries par kilomètre carré de territoire, que ce soit du fait des clients (nombre de mangeurs de viande) ou des fournisseurs (nombre de vaches) ; c'est pourquoi, comme chacun sait, la croissance a du mal à dépasser le chiffre de quelques pour-cents du PIB annuel depuis plusieurs décennies. Plus généralement et quelle que soit l'industrie concernée, le caractère limité des ressources naturelles de la Terre pose un obstacle à la croissance, et comme chacun sait c'est une question à laquelle notre génération devra apporter une réponse... Et la fuite en avant n'en est pas une, dussent les intérêts des épargnants en souffrir.
- les banques ne sont pas un acteur neutre : c'est une litote. Ces temps-ci elles sont pétées de thunes, cependant elles refusent d'assumer le moindre risque : si notre boucher trouverait encore à l'heure actuelle de quoi se financer auprès d'une banque, il en serait tout autrement pour une industrie moins «mainstream» comme un artisan décorateur d'intérieur par exemple... Elles ont de plus à cœur de «se développer à l'international», c'est-à-dire concrètement de ne plus financer la croissance en Europe — puisque de toute façon, de la croissance il n'y en a guère en ce moment.
- ce qui nous amène au troisième point, le plus grave : il existe d'autres façons d'obtenir des intérêts que le cercle vertueux de la croissance, et ce sont aujourd'hui ceux-là qui sont les plus pratiqués par les banques — et donc, par ricochet, par les épargnants qui leur confient leur argent.
Prenons l'exemple des SICAV monétaires, qui sont un moyen d'épargne très répandu — que ce soit directement entre le consommateur et sa banque, ou sous forme d'épargne salariale. Comment une SICAV monétaire réalise-t'elle les bénéfices qui lui servent à payer les intérêts à ses actionnaires ? En spéculant sur les marchés monétaires, c'est-à-dire en achetant et en revendant des monnaies étrangères (devises) pour profiter des fluctuations relatives de leurs cours, qui sont facilement prévisibles.
Inutile de dire qu'une telle activité est tout sauf morale : l'achat et la vente de monnaie ne rend service à personne et ne crée aucune richesse (contrairement au commerce «ordinaire», ou le déplacement, le stockage des marchandises, le service après-vente etc. constituent de véritables services). Par conséquent, le bénéfice est prélevé au détriment des institutions et pays qui ne gèrent pas correctement leur monnaie, c'est-à-dire très concrètement, du Tiers-Monde. Quand on dit dans le poste que telle monnaie «a été victime des attaques des spéculateurs internationaux», ce sont en réalité les SICAV monétaires qui se goinfrent — c'est-à-dire, en dernière analyse, les épargnants occidentaux !
Et les actions ?
Et l'épargne en actions, elle aussi très répandue ? C'est un peu «moins pire», encore que, ça dépend. Comme l'explique avec force détails un autre bloggueur avant l'heure, la bourse et les actions, c'est très simple. Lorsqu'on possède de véritables actions (par exemple dans le cadre d'un plan d'épargne en actions), on possède une fraction (minuscule !) de l'entreprise qui les émet, et donc une fraction pro rata de ses bénéfices et des droits de vote à l'assemblée générale des actionnaires. Le titre est de plus cessible, c'est-à-dire qu'on peut le vendre (par exemple pour monnayer le droit de vote attaché, en cas d'OPA notamment). Ce système est truffé de défauts : il est inaccessible aux PME, il nourrit une nuée de parasites appelés intermédiaires boursiers, qui se payent sur la bête au moment de l'introduction en bourse (seul moment où l'entreprise qui émet les actions peut obtenir de l'argent en échange du capital qu'elle abandonne) sans fournir aucun travail, au point qu'un ordinateur les remplace avantageusement, etc. Et pourtant il présente l'incomparable avantage de permettre à l'épargnant et à l'entreprise de partager directement et justement les bénéfices (et les risques !), comme dans le scénario mutualiste évoqué ci-dessus.
Malheureusement, la bourse française est principalement faite d'entreprises, eh bien, françaises — les bourses étrangères (même européennes) étant maintenues inaccessibles au petit porteur par un dispositif de dissuasion fiscale efficace (autre litote). Les mastodontes du CAC 40 présentent l'inconvénient de ne pas être vraiment des enfants de chœur; une bonne partie d'entre eux sent la poudre à canon ou le mazout dégazé en mer, et c'est quand même ennuyeux de toucher de l'argent sale en guise de dividendes pour arrondir sa retraite. On peut se rabattre sur les «petits» du second marché, sans doute plus fréquentables mais aussi plus risqués : la bourse, et encore plus pour les «petits», c'est volatil et on risque d'y perdre son slip du jour au lendemain.
Faut-il se tourner alors vers les SICAV d'actions et autres OPCVM que propose toute banque qui se respecte, sous forme d'assurance-vie ou autre ? Non plus ! Car ces institutions spécialisées dans l'investissement, elles aussi, sont loin d'être neutres. Contrairement aux intermédiaires boursiers, elles fournissent un vrai travail (d'horticulture — sélection, rempotage, desherbage) qui est utile à l'économie sur le long terme ; malheureusement, elles sont en concurrence les unes avec les autres sur le seul critère qui intéresse l'épargnant moyen, à savoir la rentabilité. Et ces OPCVM de pressurer comme des citrons les entreprises dont ils sont actionnaires (et donc membres votants à l'assemblée générale, et pas pour une fraction insignifiante des voix, eux !) afin d'en recueillir le jus sous forme de dividendes, et tant pis pour la viabilité à long terme de ces entreprises (et les bénéfices plus solides qu'elles auraient pu engendrer). On parle beaucoup des méchants fonds de pension américains, mais la majorité des intermédiaires d'investissement, quels que soient leur taille, leur forme et leur pavillon sont victimes de la même logique : rentabilité à tout prix, et rentabilité à court terme.
La morale de l'histoire
«Fabriquez-vous des bourses inusables et constituez-vous un trésor inaltérable dans le ciel où aucun cambrioleur ne peut l'atteindre, ni aucune mite l'entamer. Car là où est votre trésor, là aussi sera votre cœur.» (Luc XII, 33)
Les «produits d'épargne» (comme disent les banquiers) accessibles aux Français sont donc, dans leur grande majorité, complètement frelatés du point de vue moral. Comme Bernard Salanié l'explique sur son blog (dont je recommande chaudement la lecture), il y a là une véritable dissonance cognitive : l'intelligentsia française est consciente des dangers d'un tel mode de gestion de l'investissement, pourtant les français en dépendent massivement pour leur épargne !
Entendons-nous bien, cependant : l'épargne, même bancaire, n'est pas mauvaise en soi, puisque Jésus non seulement en parle à plusieurs reprises, mais la recommande (en particulier dans la parabole des talents, Mt XXV, 14-30 : «il te fallait donc remettre mon argent aux banquiers, et, à mon retour, j’aurais retiré ce qui est à moi avec un intérêt»).
Je n'ai pas la prétention d'être un spécialiste de l'investissement ou de l'épargne, équitables ou non. Mais voici ce que moi, je fais en la matière :
- Y réfléchir, se renseigner, en parler ! D'ailleurs ça a été l'occasion de me faire un pote avec le banquier, qui est Rwandais et est au courant du problème un peu...
- Malgré cela, rester seul maître de ses décisions et les assumer par soi-même. En matière d'argent, personne ne paiera les pots cassés à votre place si votre stratégie d'investissement est erronée. En particulier, je décline moi-même toute responsabilité quant à vos éventuels gains ou pertes qui découleraient directement ou indirectement de l'existence du présent billet de blog.
- Ne pas spéculer ! Lorsqu'on achète quelque chose pour le revendre plus cher sans y apporter d'amélioration (ne serait-ce que le déplacer du point A au point B, comme le fait un véritable commerçant), deux choses peuvent se produire : soit on gagne de l'argent, et il faut se demander de quel droit; soit on en perd, et c'est bien fait ! Cela vaut tout particulièrement pour l'immobilier : penser, lorsqu'on réalise une plus-value sur la vente d'une maison, que tout cet argent aurait aussi pu servir à l'acheteur pour élever ses enfants...
- Acheter de l'or. Si on épargne dans le seul but d'échapper à l'inflation (qui nonobstant peut être considérée comme un impôt, et l'un des plus justes avec ça, mais bon, de l'impôt j'en paye déjà pas mal...), l'or est une excellente valeur-refuge : densité de valeur très élevée (c'est du lourd !), et intérêt non démenti partout autour du monde depuis le Néolithique. Sur le long terme, l'or semble ne perdre de sa valeur que lorsqu'on en extrait davantage du sous-sol (c'est-à-dire lentement); en revanche sur le court terme il est assez volatile, alors attention d'acheter et de vendre au bon moment... Acheter son or à l'étranger (mais dans la zone euro, par exemple en Autriche), afin d'échapper à la taxe étatique de 8% que pratique l'État français, peu enthousiaste de voir les sommes «matérialisées» en or, échapper par là-même aux impôts et droits de succession divers...
- N'acheter un produit d'épargne à une banque ou autre institution financière que si on a confiance en tous les intermédiaires entre soi et le bénéficiaire de cet investissement et qu'on a la preuve de l'équité de leurs politiques financières respectives. En ce qui me concerne, je n'accepte de posséder que des actions de la société dans laquelle je travaille; dans ce cas, lorsque l'actionnaire pressure l'employé ce n'est rien d'autre qu'une très saine auto-incitation à me retrousser les manches ! Je garde un œil sur les fonds de placement «verts», mais en la matière je suis comme Saint Thomas : un organisme financier respectueux de éthique, j'y croirai quand je le verrai.
La maxime de publicité constitue le résumé de ce paragraphe : mieux on est informé, meilleures sont les décisions que l'on prend. Or sauf exception, une entreprise, un fonds d'investissement et a fortiori une banque, sont l'archétype même des structures de pêché décrites par Jean-Paul II : des organismes qui, dans le but de satisfaire leurs propres égoïsmes, rendent plus facile à autrui de faire le mal que le bien. Comme j'ai déjà eu l'occasion de le proclamer ici, l'essentiel est que chacun de nous fasse ce qui est en notre pouvoir contre ces structures de pêché, même si c'est bien peu...
Commentaires
ça serait rigolo d'avoir un épisode supplémentaire de ce roman fleuve!!